Ce n’est pas encore le jour. L’air est mauve. Quelques fenêtres s’éclairent timidement. Il serre les freins de son vélo, avant d’atteindre le passage à niveau. Les gens qui dorment derrière les persiennes ne connaîtront sans doute qu’une journée ensoleillée et chaude. Les rideaux de toile laissent filtrer dans la chambre une belle lumière jaunâtre.
Il se lève tôt. Il s’est toujours levé tôt, toute sa vie. Son père disait : « L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt ». Lui, son père, il se levait tôt tous les jours. Pas forcément parce qu’il travaillait,non, parce qu’il ne supportait pas que l’on reste au litquand lui était levé. Il entrait dans la chambre, il tirait les rideaux et disait : « L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt ».
Il cherche ses lunettes. Il sort du lit. Il se dirige vers la salle de bains. Il ouvre les robinets. Il branche son rasoir électrique. Il est étonné de se voir dans la glace en se rasant. Il est étonné de se voir avec son âge. Ses cheveux blonds clairsemés, dressés en toupet, lui donnent un air enfantin. Ses yeux, ses yeux bleus, ont cette expression qui rappelle l’enfance. Il regrette de ne plus être celui qu’il était, avant. Il regrette de ne plus être ce garçon candide. Il sait aujourd’hui qu’il est sur la pente descendante de la vie. De sa vie. C’est cela, ainsi c’est cela, une vie : Un peu d’enfance, de jolis souvenirs ; une brève adolescence, puis le vide. Le vide, avec son enchevêtrement de soucis, de tracas, de menus soins, de pilules à prendre. Oui c’est ça la vie. Une enfance inconsciente et insouciante. Une brève adolescence et puis l’enchevêtrement des soucis et des tracas. Et à quarante-deux ans le sentiment de la vieillesse, de la pente à descendre, du souffle qui se fera plus court, du désir qui se fera moins prégnant, du ventre qui grossira, et les jours qui vont se suivre, qu’il faudra vivre sans joie, les uns après les autres. C’est ça une vie : une suite de jours. Oui, une longue suite de jours sans saveur, dont il ne restera rien.