Il existe quatre types de patrons : ceux qui ont réussi, ceux qui ont fait faillite, les ordures et les fous. Moi, je suis tombé sur le quatrième.
Souvent, quand il me parlait, je me demandais s’il savait qui se tenait devant lui, si c’était moi, ou quelqu’un qui me ressemblait. Autrement dit, si j’étais Chryssovalandis – l’employé, l’ami – ou bien mon frère jumeau. Sauf que je n’ai pas de frère jumeau, mais deux soeurs.
Les fois où on se croisait en bas de l’immeuble, il me disait « Le premier en haut ! », se ruait dans l’ascenseur, commençait à monter en me criant « T’avise pas de tricher ! », et il fallait que je grimpe huit étages au pas de course, en faisant le compte à haute voix des cent quarante-quatre marches tandis que lui hurlait depuis l’ascenseur : « Plus fort, le gros ! T’as donc rien dans le ventre ? »
Sa boîte a fermé à la fin des années 80, et je me suis retrouvé au chômage du jour au lendemain. Je travaillais depuis onze ans à ses côtés, mais j’ai été pris au dépourvu, malheureusement, là où mes collègues, qui avaient intelligemment prospecté pendant des mois, ont aussitôt été engagés dans d’autres ateliers de graphisme.
Je voyais bien que le bateau coulait, que les choses allaient de mal en pis, qu’il n’y avait aucun avenir, mais je refusais d’y croire. Parce que j’avais avalé les salades de Belzébuth : « Même si tous les autres devaient partir, pas question que toi tu restes sans emploi. » Et c’est comme ça que je me suis fait avoir.
J’ai rêvé que je me battais contre moi-même dans la boue. On se couvrait d’insultes à tour de rôle tout en cherchant à s’étouffer. Dans le même temps, on chantait avec recueillement l’hymne de Cassienne.
Après quoi on est devenus un autre Chryssovalandis, répondant au nom de Psychovalandis et qui s’est écrié à trois reprises : « Ce vent m’étouffe ! » D’un endroit incertain, on entendait monter un air de la Tosca.