Onze récits de voyage avec des buveurs d’or, marins, écrivains et gens du peuple à travers le monde des tavernes et de la bière, du nord au sud et de l’est à l’ouest.
Les Buveurs de bière
Jacques JosseChaque soir, rembobinant en aveugle le fil étriqué du jour, j’essaie de glaner, là où d’habitude je traîne, et c’est souvent dans l’ombre de ma fatigue, à Berlin, Bruges, Prague ou Rotterdam, ou plus simplement ici même, dans les buissons d’épines de la côte nord, quelques brindilles qui ne sont que notes jetées à la va-vite sur un carnet de bord. Je laisse longuement macérer l’illisible. Je l’emporte, le pose – de cales en chambres d’hôtels – et décide, bien des années plus tard, de donner un peu d’air frais à l’étrange rouleau des écritures…
J’entrouvre, j’exhume… Je retrouve, intact sous l’auvent des buvettes éventées, un tas de pages reliées entre elles par le seul prétexte des bars. Toutes s’adressent à des types mal arrimés aux planches, d’ordinaires buveurs de bière reconnaissables, au premier coup d’œil, aux frêles bouquets de mousse séchant au bas de leurs bacchantes en friche. D’emblée, les recadrant (puis les revoyant porter des bols d’embruns à leurs lèvres) de nombreuses éclaboussures me sautent à la figure. Les copeaux valsent partout. On les croirait sortis de quelque cercueil mis en bûchettes par les crocs acérés de tous les chiens faméliques qui, dit-on, vont et viennent au fond des mers. Je les ai déjà croisés plus qu’il ne faut. Ai détecté leur présence à des odeurs de poils mouillés… Ils marchent en file indienne. Forment des équipages hirsutes. Cheminent en meutes. Stoppent aux abords de tel ou tel Casino des trépassés.Le plus célèbre de ces lents cortèges, lancé à quatre pattes sur les cailloux des chemins creux, a fini par tomber et se dissoudre, en une seule nuit, dans les roulis du port de Roscoff. Les fantômes de Tristan Corbière et de son barbet Pope, qui suivaient le groupe en boitant, dorment encore derrière la digue tandis que l’ancienne auberge Le Gad, où nombre d’égarés se réfugiaient les soirs de bruine, a depuis longtemps fermé ses portes. On peut toujours rôder dans les rues de la vieille ville, se persuader que des « bohèmes de chic »coupent encore leur solitude au fond de l’antre, dans l’ombre, à l’étroit derrière les murs et imaginer, sous les lueurs turquoise d’un faux plafond, les pales d’un ventilateur usé s’obstinant à remuer les effluves d’une bière de luxe, rien n’y fait. Ceux qui buvaient, en ces lieux enfumés, il y a un siècle et demi, à grandes goulées, une blonde dorée descendue par barriques entières d’Artois ou du Cambrésis se sont bel et bien envolés. Partis rejoindre d’autres caravanes, partis sucer les roues de quelques attelages rouillés, au large de l’île de Batz ou, à défaut, six pieds sous terre. Leurs voix de loin en loin résonnent. Fissurent parfois le rideau des pluies. Et demandent de ne pas traînailler dans les pépiements de leur histoire.